Qu’est-ce que les Ivoiriens attendent de leur président ?

Qu’est-ce que les Ivoiriens attendent de leur président ?
Qu’est-ce que les Ivoiriens attendent de leur président ?

Alassane Ouattara a prêté serment le lundi 8 décembre 2025, lors d’une cérémonie solennelle au Palais présidentiel d’Abidjan. Il a été réélu le 25 octobre 2025 avec 89,77 % des voix, un résultat confirmé par le Conseil constitutionnel le 4 novembre 2025. L’élection a connu un boycott d’une partie de l’opposition, qui jugeait ce quatrième mandat anticonstitutionnel. Lors de sa prestation de serment, Alassane Ouattara a juré de « respecter et défendre fidèlement la Constitution, d’incarner l’unité nationale et de veiller aux intérêts supérieurs de la Nation » ajoutant vouloir rester « le président de tous les Ivoiriens », au service exclusif de l’intérêt général. Après 15 ans de pouvoir, il rempile pour un quatrième mandat et devra s’attaquer en priorité à des problèmes que ses compatriotes trouvent importants pour les cinq prochaines années.

*Cet article a été publié à l’origine le 17 décembre 2025. Ce lien est donc une réédition en raison du passage du média Eburnie Today vers une nouvelle plateforme.

Les questions d’ordre sociales, économiques, politiques et diplomatiques ont fait l’objet de nombreux débats sur les plateaux de télévisions et dans les colonnes de la presse durant la campagne pour la présidentielle. Le taux de chômage, les performances économiques de la Côte d’Ivoire et le bilan du président sortant ont été décortiqués par différents analystes et acteurs politiques. Mais au-delà du débat mené par les experts loin des rues d’Abobo, de Yopougon et de Koumassi, que veulent réellement les Ivoiriens ?

Certains problèmes sur le plan économique, diplomatique et social sont importants pour les Ivoiriens et nécessite que le prochain président de la République les traite avec diligence. Ces problèmes ont pour nom transparence et équité dans les concours de la fonction publique (1, 2), lutte contre la vie chère (1, 2), amélioration des relations diplomatiques avec les pays voisins de la Côte d’Ivoire ou encore amnistie pour les événements politiques que le pays a connus (1, 2).

Durant 45 jours, 316 ivoiriens ont volontairement participé à un sondage conduit par Eburnie Today qui met en lumière quelques aspirations des Ivoiriens pour les cinq prochaines années. Ils ont accepté d’être interrogés par la rédaction d’Eburnie Today dans les 10 communes d’Abidjan et les villes de Bingerville, Yamoussoukro, Anyama, Daloa et Korhogo.

Dans ces différentes communes du pays, les populations ont suivi de près l’évolution de la situation politique et le scrutin. Des ivoiriens se sont rendus dans les bureaux de vote mais plusieurs autres ne se sentent plus intéressés par la politique encore moins les élections.

« Je ne sais pas où on s’en va avec ces gens. A chaque élection, le pays doit s’arrêter de vivre, les gens doivent fuir et la violence doit s’installer à cause des mêmes politiciens. T. Clarisse, Port-Bouët.

La raison principale évoquée pour ne pas se rendre aux urnes est le désintérêt  pour la politique et les propositions des acteurs politiques. Les nombreuses crises et les tensions entre le pouvoir et l’opposition ont fini par ruiner la confiance que certains électeurs avaient dans la classe politique.

« Souvent on se demande si aller voter va changer quelque chose. Depuis la mort d’Houphouët Boigny, ce sont les mêmes qui se battent pour le pouvoir » S. Kakou, Bingerville.

D’autres ivoiriens auraient bien voulu participer au vote pour choisir leur président mais ils devront attendre 2030. Les difficultés d’accès aux documents officiels (extrait de naissance, CNI, certificat de nationalité) pour s’enrôler et la période d’enrôlement trop courte ne leur ont pas permis d’être présents sur la liste électorale.

Les Ivoiriens savent que l’avenir de leur pays – en tout cas pour les cinq prochaines années – est aux résultats du vote du 25 octobre. C’est donc le vainqueur de la présidentielle qui va se pencher sur les problèmes que le peuple vit et pour lesquels il espère un véritable changement.

« Tout est cher sur le marché »

La Côte d’Ivoire est un pays d’Afrique de l’Ouest présenté comme un modèle de développement et de croissance économique. Après avoir connu une période d’instabilité autour des années 2002 jusqu’en 2011, le pays a repris des couleurs, attirant d’importants investissements étrangers et de partenaires. Il se positionne notamment comme le leader mondial sur les marchés du cacao avec 39 % de part de marché en 2024 et de l’anacarde avec 40 % de la production mondiale en 2023.

L’économie est plutôt diversifiée avec un secteur primaire dominé par l’agriculture (14,8% du PIB en 2024), un secteur secondaire centré sur l’industrie extractive (23,7 % du PIB en 2024), l’énergie, l’agroalimentaire et le BTP, et un secteur tertiaire majoritaire tiré par les télécommunications, les transports, le commerce et les services financiers (61,6 % du PIB).

Le Fonds Monétaire International (FMI) prévoit que le PIB devrait croître de 6,4% cette année ainsi qu’en 2026, après 6% en 2024. Cependant, le taux de pauvreté reste important. Il est passé de 44% à 39,5% selon la Banque Mondiale. Une situation qui se ressent sur le panier de la ménagère.

« On ne peut rien acheter sur le marché : tout est cher et chaque boutique fixe son prix. Quand on nous dit que le pays va bien il faut qu’on puisse le voir aussi dans les assiettes » K. Salomé, Attécoubé.

Sur le plan économique, la lutte contre la vie chère fait office de priorité. Suit la création d’emploi notamment pour les jeunes car la Côte d’Ivoire connaît une croissance démographique rapide et soutenue avec 32 millions d’habitants dont plus de 60 % à moins de 25 ans selon le Recensement Général de la Population et de l’Habitat, RGPH 2021.

Le chômage et sous-emploi restent une réalité bien que les chiffres qui font référence au taux de chômage des jeunes varient. Même diplômés, de nombreux jeunes travaillent dans le secteur informel avec des emplois souvent précaires et de faible qualité. L’inadéquation formation-emploi met en lumière un système éducatif qui peine à former suffisamment de jeunes dans les domaines techniques et le numérique, créant un décalage par rapport aux exigences du secteur privé formel.

Et pour contribuer au bien-être de 32 millions d’habitants, le volet social doit être amélioré. Doter la Côte d’Ivoire d’une assurance maladie qui fonctionne (20,9%), améliorer le système éducatif (20,2%) et mettre en place un meilleur programme de santé (16,9%) sont primordiales selon les personnes interrogées. Le système de santé Ivoirien doit relever plusieurs défis cruciaux. Malgré l’augmentation du nombre d’agents de santé formés, le ratio de personnel (médecins, infirmiers) pour 10.000 habitants reste faible, soulignant un besoin urgent d’investissement et de déploiement plus équilibré des professionnels. L’accès aux soins de santé de base et aux structures sanitaires reste difficile pour une partie de la population, notamment en milieu rural ou pour les ménages les plus vulnérables, en raison des barrières financières malgré la Couverture maladie universelle (CMU) qui ne passe pas partout.

« On a la carte mais ça ne passe pas, c’est obligatoire mais rien dedans. Même les hôpitaux publics… Sérieux en Côte d’Ivoire si tu n’as pas les moyens que tu es malade c’est la mort » Atta G., Anyama.

Régler pour de bon les problèmes politiques

Le rêve d’une Côte d’Ivoire prospère et stable ne saurait être dissocié de la question politique. Les nombreuses crises que le pays a traversé ont fini par laisser des séquelles sur le vivre ensemble et la cohésion sociale.

Le processus de réconciliation nationale n’a pas abouti et le renouvellement de la classe politique tant espéré semble ne pas vouloir s’opérer. A cela s’ajoute le fait que le pays n’a pas encore pu relever le défi d’une élection sans violence. 2010, 2020 et 2025…les années électorales semblent se suivre et se ressembler. La recette de la discorde est connue.

Absence dialogue politique + contestation de la CEI + manque de consensus dans le processus = crise électorale

La Côte d’Ivoire est face à un paradoxe. D’une part, il y a un fort désir de paix et une volonté institutionnelle d’apaisement. D’autre part, des tensions politiques structurelles persistent et alimentent la peur d’une escalade à chaque élection. Pour arriver à vaincre les démons de la violence et des crises politiques, il faut bien que la classe politique puisse trouver des solutions à des problèmes qui du point de vue de la population peuvent jouer en faveur d’élections apaisées. Le pardon à travers l’amnistie pour les événements politiques que le pays a connu (22,9%), le retour des exilés (15%) et la liberté d’expression (15,9%) sont des pistes à explorer par le président ivoirien. On pourrait ajouter à ces premiers éléments l’instauration d’une justice équitable et impartiale (11,9%) et le droit de manifester librement (11,6%).

Le prochain président ivoirien doit pouvoir créer un climat de paix et de stabilité en interne mais aussi à l’extérieur. Le sondage révèle que les Ivoiriens aspirent aussi à de meilleures relations avec les autres pays en commençant par les voisins de la Côte d’Ivoire. Ces dernières années, les relations se sont particulièrement dégradées entre la Côte d’Ivoire et ses voisins du nord (Burkina Faso, Mali et Niger) depuis l’avènement des régimes militaires dans ces trois pays.

L’amélioration des relations avec les voisins (39,4%) est le premier chantier diplomatique auquel le président doit s’attaquer pour faire baisser les tensions. La Côte d’Ivoire est accusée d’œuvrer à la déstabilisation au Burkina Faso et plus largement des pays de l’AES. L’affaire des 49 soldats ivoiriens détenus à Bamako de juillet à décembre 2022 et accusés d’être des « mercenaires » et les arrestations de fonctionnaires ivoiriens au Burkina Faso illustrent bien le malaise entre Abidjan, Ouagadougou et Bamako. La Côte d’Ivoire est taxée d’être la base arrière du terrorisme et maintenir des relations avec les « impérialistes », une allusion à la France.

La France, contrainte au départ des pays membres de l’AES, a maintenu de bonnes relations avec la Côte d’Ivoire. Ces relations font d’Abidjan l’un des partenaires clés de la France en Afrique de l’Ouest dans un contexte de forte instabilité régionale suscite aussi des réactions.

« Il faut un peu plus d’indépendance vis-à-vis de la France. Les relations n’ont pas changé : le paternalisme depuis Houphouët Boigny et De Gaulle n’a pas évolué » Karim O., Marcory.

26,9% des personnes interrogées aspirent à plus d’indépendance et de souveraineté vis-à-vis de la France mais pas dans un esprit de belligérance et d’agressivité. Faire ce choix pourrait aider à la diversification des partenaires (25%). S’ouvrir à d’autres acteurs comme la Chine, la Turquie, l’Inde et la Russie peut aider la Côte d’Ivoire à combler son retard économique et avancer dans des secteurs stratégiques comme la sécurité. Les menaces ne manquent pas à ce chapitre et pouvoir les contrer les Ivoiriens veulent une armée assainie de la corruption et du racket (40,6%). La lutte contre le terrorisme (12,3%) et la sécurisation de la zone du pays (13,5%) sont aussi des défis sécuritaires qui préoccupent les Ivoiriens.

Une réforme de l’administration vivement souhaitée

Le gouvernement ivoirien a initié une réforme de l'administration publique qui s'inscrit dans le cadre de sa Vision 2030 et du Plan National de Développement (PND) 2021-2025, dont l'un des axes stratégiques est le développement d'une administration plus performante et engagée (Pilier 4 de la Vision 2030) et le Renforcement de la Gouvernance, Modernisation de l'État et Transformation culturelle (Pilier 6 du PND). Les principaux axes de la réforme sont entre autres la simplification et la dématérialisation des procédures administratives, la mise en place de plateformes numériques comme servicepublic.gouv.ci, le lancement de la signature électronique dans l'administration sans oublier l’amélioration de la transparence des processus administratifs et ouverture aux besoins des citoyens. Cette transparence, les Ivoiriens interrogés souhaitent la voir à plusieurs niveaux notamment l’accès aux fonctions proposées par la fonction publique ivoirienne.

« Frère, nous sommes tous dans le pays : si aujourd’hui quelqu’un ne pousse pas, ne mise pas il ne peut pas avoir une place à la fonction publique. Or je me dis que la fonction publique doit être le lieu où l’ivoirien doit sentir une forme d’égalité des chances » Karamoko T.., Abobo.

La transparence et l’équité dans les concours de la fonction publique (34,9%), les nominations et promotion non politisée dans l’administration (22,1%), la facilitation et la célérité dans la délivrance des documents administratifs (24%) représentent le trio de tête au niveau des attentes des Ivoiriens.

Le nouveau mandat du président Alassane Ouattara qui a débuté officiellement ce 8 décembre 2025, ambitionne de poursuivre la trajectoire de croissance économique, de renforcer l’unité nationale et de consolider la place de la Côte d’Ivoire sur la scène internationale. Les engagements pris lors de la prestation de serment serviront de boussole aux actions gouvernementales à venir, dans un contexte où le pays cherche à concilier stabilité politique et attentes sociales croissantes.